Histoire de Sainte-Radegonde

 

RADEGONDE, Femme, Reine et Sainte à Poitiers et en Europe au VIème siècle.

L'année radegondienne qui vient de s'achever en Poitou a été célébrée avec éclat, grâce en particulier à l'action du "Comité pour le XlVe Centenaire de la mort de Sainte Radegonde." Parallèlement, est parue une "Histoire de l'abbaye Sainte-Croix de Poitiers" (Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest; 4ème série, Tome XIX, années 1986-1987).

C'est une gageure de vouloir en quelques lignes montrer à quel point Radegonde a marqué le Poitou. Il suffit simplement de penser que le monastère de Sainte-Croix de Poitiers qu'elle a fondé est le plus ancien établissement de religieuses de toute l'Europe occidentale.

 

Une reine

Princesse germanique, Radegonde naquit probablement à Erfurt en Thuringe vers 520 où elle passa une enfance heureuse. Mais les Francs envahirent la Thuringe sous la conduite du roi Clotaire, fils de Clovis. Une partie de la famille de Radegonde fut massacrée et celle-ci fut emmenée captive. Clotaire fit élever la jeune Radegonde dans sa "villa" d'Athies en Picardie à partir de 531 pour pouvoir l'épouser par la suite. Vers 538, Clotaire décide de se marier avec Radegonde. Celle-ci proteste, prend la fuite. Rejointe par le roi, elle est épousée à Soissons. Radegonde passe alors ses journées et une partie de ses nuits en prière. Vers 550, Clotaire fait assassiner le jeune frère de Radegonde. Ayant appris le crime, Radegonde décide de quitter ce personnage aussi brutal. Elle va à Noyon, et obtient de l'évêque Médard qu'il la consacre diaconesse. Un peu plus tard, elle devient religieuse.

Après avoir pris l'habit, Radegonde se rend à Tours au tombeau de Saint-Martin, puis elle s'installe dans sa "villa" de Saix en Loudunais où elle mène avec ses suivantes une vie de religieuse. Le roi Clotaire cherche à revenir à elle. La reine se réfugie alors à Poitiers près du tombeau de Saint Hilaire. Clotaire se soumet à la volonté de son épouse et fait construire pour elle un monastère de religieuses à Poitiers (vers 552-557). Mais, par la suite, Radegonde garde l'autorité d'une reine, fille de roi par surcroît. Ainsi, elle envoie à l'empereur de Constantinople ses propres messagers pour qu'il donne à la reine des Francs un fragment de la Vraie Croix.

Puis, elle reste attentive à la situation de la Gaule Franque : elle intercède constamment auprès des rois francs successeurs de son mari pour qu'ils arrêtent leurs guerres fratricides, car elle avait, comme le dit Yvonne La-bande, "le sens de la patrie franque dans son ensemble". Elle n'obtint la paix définitive que l'année de sa mort, en 587. Son tombeau fut mis dans la chapelle funéraire qui deviendra l'église "Sainte-Radegonde de Poitiers". La vie de Radegonde est connue surtout d'après les poèmes de Fortunat, par la biographie écrite après sa mort par le même Fortunat, par celle rédigée au début du VIIe siècle par Baudonivie, religieuse de Sainte-Croix, enfin par des passages des livres de Grégoire de Tours.

 

Une femme

A Saix en Loudunais, puis au monastère Sainte-Croix de Poitiers, Radegonde a voulu mener avec ses religieuses la vie simple des femmes de son époque. Les scènes de la vie quotidienne sont assez fréquentes dans la "Vie de Radegonde" écrite par son ami Fortunat et notamment le filage, qui est donc déjà une activité primordiale des femmes du Haut Moyen Age.

Dans la villa d'Athies où elle fut élevée après sa capture par les Francs, Radegonde apprit à utiliser l'aiguille, la navette, l'art de la broderie, c'est-à-dire "les travaux de son sexe" (d'après Fortunat). Plus tard, à son monastère de Poitiers, elle offrit à l'empereur de Constantinople de pauvres étoffes de laine, qu'elle avait sans doute filées et tissées de ses mains. Et, en plus de la laine, on filait également au monastère Sainte-Croix, les écheveaux de soie. Aprés la mort de la sainte, les religieuses montrèrent à Grégoire de Tours, les fuseaux qu'elle avait maniés.

Le filage n'est pas la seule scène de la vie quotidienne dont parle Fortunat. Bien au contraire, en décrivant minutieusement les activités de Radegonde dans son monastère de Poitiers, il montre la vie d'une simple paysanne poitevine répétant inlassablement les mêmes gestes. Radegonde nettoie les chaussures des religieuses quand elles sont endormies et leur passe de l'huile pour les faire briller. Elle balaie les corridors et les recoins du monastère. Elle lave et raccommode le linge sale. Elle emporte au-dehors les ordures fétides. Elle apporte du bois sur son dos, en ployant sous le fardeau. Elle veille au feu dans la cheminée, souffle dessus pour le raviver, l'attise avec des pinces. Elle va au puits tirer de l'eau, la distribue dans différents seaux. Elle épluche et lave les herbes et les légumes.Elle s'empresse vivement à bien faire cuire les aliments. Lorsqu'ils sont cuits dans le chaudron, elle retire du foyer de la cheminée ces chaudrons bien chauds. Elle veille ensuite à ce que les plats soient bien nets (et garnis) et les apporte sur la table. Par la suite, lorsque le repas est terminé, elle lave la vaisselle et nettoie à fond la cuisine, ne laissant passer rien de malpropre. Pour se chauffer, elle utilise un brasert de bronze plein de charbons ardents, où elle se "rôtit la peau au feu de la cuisine". Enfin, à ses moments perdus, elle va dans le jardin du monastère planter et cultiver les légumes.

Ces scènes semblent banales. Mais c'est la première fois au VIème siècle qu'elles sont attestées en Poitou, plus exactement chez les Poitevins de l'Antiquité. Enfin, comme bien des femmes de son époque, Radegonde soigne les maladies qui affligent les corps. Elle cueille des "simples" dans la campagne de Saix en Loudunais, et une de ses religieuses met les feuilles sur les blessures des malades. A Poitiers, "elle se rafraîchit la poitrine" avec des tiges d'absinthe, plante médicinale par excellence. Toujours à Sainte-Croix, elle soulage les souffrances de la pauvre Animia, religieuse au monastère, atteinte d'un œdème généralisé. Elle plonge Animia nue dans une baignoire et la frictionne avec de l'huile, ce qui permet de résorber le liquide séreux (médication naguère, encore utilisée). Mais là, l'œuvre de Radegonde atteint une toute autre dimension.

 

Une Sainte

Sans conteste, Radegonde fut considérée sainte, tout d'abord avec la fondation de son monastère qui acquit d'emblée un immense rayonnement : deux cents religieuses souvent issues de la noblesse franque ou gallo-romaine y séjournaient en faisant vœu de clôture, d'obéissance et de pauvreté. L'établissement de l'abbaye avait d'ailleurs constitué un événement capital pour la ville de Poitiers. En effet, lorsque le monastère fut habitable, Radegonde et les religieuses traversèrent publiquement la ville pour aller s'y enfermer. Les Poitevins en foule regardèrent cette entrée, en se glissant dans les rues, les places publiques et en montant sur les toits qui étaient couverts de gens.

Le monastère fut détruit à la Révolution. Il ne subsiste que les soubassements des murs de l'église Sainte-Croix retrouvés au cours des fouilles, la chapelle et la cellule de Radegonde reconstituées au début du XXème siècle, et des bâtiments monastiques où se trouvent présentement la clinique des Hospitalières Sainte-Croix. L'abbaye moderne est maintenant située à Saint-Benoît.

Prières et cérémonies religieuses occupaient une grande partie du temps. Mais Radegonde fit du monastère Sainte-Croix de Poitiers un foyer de culture important. Les chants étaient fréquents, mais aussi les lectures : soit la lecture personnelle, soit les lectures publiques "qui ne cessaient ni de jour ni de nuit, pas même un instant" notamment pendant les repas. Les lectures étaient accompagnées de commentaires fournis et détaillés, car Radegonde répétait constamment qu'il fallait toujours comprendre ce qui était lu et appris. Aussi, Radegonde procura au monastère un grand nombre de manuscrits qui furent par la suite recopiés et ornés de peintures dans les écritoires de l'établissement (comme l'atteste notamment le manuscrit 250-136 de la Bibliothèque Municipale de Poitiers).

Les écrits servaient également à l'enseignement donné aux jeunes postulantes par l'école monastique. Mais la renommée de Radegonde provint aussi de son dévouement total aux pauvres et aux malheureux. Dans sa "villa" d'Athies, Radegonde fait prendre des bains chauds aux femmes indigentes, de son hôpital, et, de même, accueille les hommes de passage en leur nettoyant le visage.

Après être devenue religieuse, Radegonde continue dans sa "villa" de Sais en Loudunais à donner des soins hygiéniques aux pauvres. Deux fois par semaine, le mercredi et le samedi, elle leur prépare un bain. Puis entourant sa tête d'un linge, elle nettoie la figure des indigents, sans se "laisser rebuter par les croûtes, la gale, la teigne ou les plaies purulentes d'où elle retirait parfois des vers; elle les débarrassait de la pourriture qui les rongeait et quand elle leur avait bien lavé la tête, elle même y passait le peigne". Elle verse des huiles, évidemment médicinales, sur "les blessures béantes que la peau ne protégeait plus ou que la morsure des ongles avait envenimées". Si c'étaient des femmes, elle les faisait descendre dans le bain, et le savon à la main, elle les lavait de la tête aux pieds. Avant d'aller à table, elle donne aux pauvres qui s'assoient de l'eau et une serviette et elle nettoie ceux qui sont dans l'incapacité de le faire. Aprés le service, elle quitte la salle et va elle-même se laver les mains.

Dans sa "villa" de Saix en Loudunais, Radegonde reçut à plusieurs reprises des lépreux. Ceux-ci s'annonçaient au loin par le signal ordinaire, c'est-à-dire en agitant des crécelles qui avertissaient les personnes du danger qu'ils représentaient. Radegonde leur préparait à manger, et aussi elle leur lavait la figure à l'eau chaude, ainsi que les mains, leurs ongles et baignait leurs plaies. Et Fortunat décrit les femmes malades "couvertes de taches de lèpre". Ces lépreuses étaient effrayées de voir le danger qu'elles faisaient courir à Radegonde, et l'une d'elles lui dit un jour : "très sainte dame, qui voudra désormais vous embrasser, vous qui baisez ainsi les lépreux ?". Fortunat montre enfin que ces lépreux se déplaçaient en bandes, malheureux errants sur les routes, chassés probablement de partout en dehors des monastères.

Au monastère Sainte-Croix de Poitiers, Radegonde recommence (d'après Baudovinie) à recevoir les voyageurs et à leurs distribuer elle-même la nourriture, sans doute dans la salle du parloir car la règle de la "clôture" interdit d'entrer à l'intérieur du monastère. Elle continue à distribuer également des "aumônes" aux pauvres. Le "miracle du vin" en apporte une preuve supplémentaire. "Radegonde refusait de prendre le vin de son cellier. L'ayant su, l'abbesse du monastère, Agnès, lui fit apporter un tonneau d'une contenance de huit muids (à peu prés 2.240 l). Mais Radegonde demanda à la sœur chargée du cellier de donner le vin de son tonneau. Tous les jours, cette religieuse distribua du vin partout où la sainte le lui ordonna: or, d'une vendange à l'autre, le contenu du tonneau ne diminuait jamais. Lorsque le vin nouveau arriva, il remplit le cellier, Radegonde crut que son tonneau était enfin vide. Mais toutes les barriques du cellier se vidèrent avant ce tonneau. Ainsi Radegonde "put apporter du réconfort en distribuant du vin par partout où elle voyait que l'on en manquait pendant une année entière", c'est-à-dire aux pauvres de Poitiers"

Mais Sainte, Radegonde le fut peut-être surtout pour les fidèles par sa lutte incessante contre Satan. En effet, le démon apparaît constamment, un jour sous l'aspect d'une chauve-souris qui veut couper le fil de la pelote de Radegonde, un autre jour sous la forme d'un troupeau de chèvres qui envahit le monastère, puis sous l'apparence d'une chouette qui hulule dans son jardin. Toujours, la Sainte le fait disparaître. A Saix, Radegonde délivre une jeune fille appelée Fraiflède "du pouvoir du démon". Puis la Sainte guérit une paysanne nommée Leubile "gravement maltraitée par l'esprit mauvais": un ver sort de la peau de Leubile, près des épaules. Une autre femme "possédée par l'ennemi du salut" était en proie à d'horribles souffrances : là Radegonde est obligée de lutter vigoureusement contre le démon; la possédée est en transes, et oppose une vive résistance. Radegonde ordonne au démon de se prosterner sur le pavé: la malheureuse malade se jette à terre."La Sainte, avec une pleine confiance, mit son pied sur la tête de cette femme et l'esprit mauvais sortit du ventre de celle-ci dans un flot d'immondices".

Enfin, Radegonde guérit une autre malade mentale. La femme d'un charpentier était "tourmentée depuis plusieurs jours par le malin esprit". Grâce aux prières de la Sainte "l'ennemi sortit par l'oreille en rugissant de ce corps dont il avait pris possession". Fortunat ajoute, précision intéressante pour caractériser la maladie, que la femme décida de reprendre la vie commune avec son mari. Tous ces miracles et notamment ceux qui furent opérés contre les démons, furent connus, racontés, récités pendant des siècles par une foule de gens. Un climat de merveilleux baigna le monastère Sainte-Croix de Poitiers, propice à l'éclosion de légendes comme celle de la "Grand'Goule" qui amalgama des contes pré-romains à des épisodes de la lutte de Radegonde contre les animaux diaboliques. La Grand'Goule était un dragon ailé qui hantait les souterrains du monastère Sainte-Croix. Pendant de longues années, personne ne put détruire ce serviteur monstrueux de Satan qui dévorait les religieuses les unes après les autres.

Seule, Radegonde arriva à le terrasser : s'étant approchée de lui, elle effraya l'affreuse bête qui s'éleva dans les airs. La Sainte adressa une prière fervente à Dieu, et le monstre horrible tomba foudroyé.

 

L’ ŒUVRE DE RADEGONDE EN POITOU - Une dimension européenne

 

Poitiers et l'Allemagne

Princesse originaire de la Thuringe, Radegonde apporte à Saix en Loudunais puis au monastère Sainte-Croix de Poitiers une originalité marquante due en grande partie à ses origines germaniques.

Ainsi, les mortifications terribles qu'elle s'impose, et qui frappent d'étonnement les habitants de la Gaule franque viennent de très anciennes coutumes germaniques. Surtout, originaire d'un lointain pays environné de peuples païens, elle apporte en Poitou la foi vivante, convaincue et intraitable des jeunes convertis. La fameuse scène de la danse peut être regardée sous cet aspect.

Un soir, près du monastère Sainte-Croix, des gens se mirent à chanter et à danser dans les rues en faisant grand bruit tout en s'accompagnant d'instruments de musique. Radegonde était en train de prier avec deux religieuses, une des deux religieuses entend les chants qui montent de la rue et s'exclame en riant : "Madame, j'ai reconnu une de mes chansons que ces baladins viennent de répéter". "C'est une chose bien étonnante", lui répondit Radegonde, que vous, qui êtes vouée à la vie religieuse, preniez plaisir à ces amusements qui viennent du peuple. "Vraiment, Madame, je viens d'entendre deux ou trois airs que j'ai su par cœur autrefois". "Dieu m'est témoin que je n'ai rien entendu tout à l'heure de ces chants profanes". Radegonde ne connaît pas ces chants populaires du Poitou gaulois, contrairement aux deux religieuses. Aussi, elle peut en cela couper tout lien avec la vieille civilisation profane et se consacrer entièrement à ce monde religieux nouveau qui s'approche : la chrétienté médiévale.

Par la suite, les pèlerins vinrent très nombreux au Moyen Age se recueillir sur le tombeau de la Sainte à l'église Sainte-Radegonde : un grand nombre furent originaires d'Allemagne, soucieux de parcourir le même chemin que celui de la Sainte. Et ces pèlerins qui affluaient à Poitiers prenaient dans le trésor de l'église les recueils de la vie de la Sainte pour les amener dans leurs propres églises. Le culte de la Sainte se répandait alors en Europe, ce qui explique pourquoi l'on retrouve des recueils de la vie et des miracles de Sainte Radegonde dans les villes comme Munich ou Berlin.

 

Poitiers et l'Italie

Pendant cinq siècles, les Poitevins ont été au contact de la civilisation romaine. Mais celle-ci a-t-elle bouleversé en profondeur le vieux fonds gaulois et pré-celtique ? On peut en douter pour le Vle siècle. Les relations avec l'Italie ont été surtout d'ordre administratif, militaire et commerçant. Bien évidemment, l'arrivée du christianisme en Poitou entraîne un resserrement autrement plus important des liens entre le monde méditerranéen et le Poitou : en témoignent suffisamment pour le IVe siècle l'oeuvre de Saint-Hilaire et ses voyages à Rome, et les actes de Saint Martin à Poitiers et à Ligugé.

Mais ce qu'apporte Fortunat à Poitiers au Vle siècle reste original. Cet Italien né à Trévise, non loin de la future Venise, fit de longues études à Ravenne où se maintenaient de prestigieuses écoles romaines. Et ce fut l'extraordinaire rayonnement de Radegonde qui l'amena à se fixer à Poitiers en 567.11 devient alors l'ami et le confident de la Sainte, illustrant ses faits et gestes, à la fois dans ses poèmes et dans la vie de Radegonde qu'il rédige après sa mort.

Or, avec Fortunat, c'est le dernier poète latin qui écrit et qui transmet en cela toute la culture antique, ses modes élégiaques, bucoliques, épiques, qui rayonnent une dernière fois à Poitiers avant le Moyen Age qui s'avance.

"Jugez vous-même si, voyageant ainsi à grandes journées, j'ai pu rien faire de raisonnable, alors que je ne n'avais ni la crainte d'un critique pour prévenir mes écarts, ni l'autorité de la règle pour me soutenir, ni les applaudissements d'un compagnon pour m'encourager, ni la sévérité d'un lecteur instruit pour me montrer mes fautes ; alors que j'avais pour auditeurs des barbares, incapables de faire la différence d'un bruit rauque à une voix harmonieuse, et de distinguer le chant du cygne du cri de l'oie. Seule, la harpe bourdonnante répétait trop souvent leurs chansons sauvages ; et moi, au milieu d'eux, je n'étais plus un musicien ni un poète, mais un rat grignotant quelques méchantes bribes de poésie."

Fortunat est sévère pour les habitants de la Gaule dans ce Prologue adressé à Grégoire, l'évêque de Tours, qu'il a bien connu notamment dans ses voyages entre Poitiers et Tours. Mais il sait avec raison qu'il incarne la poésie latine à Poitiers, tout en étant profondément religieux (il mourra évêque de Poitiers au début du Vile siècle).

Et ce n'est pas un hasard, si à l'heure actuelle, les Italiens considèrent toujours Fortunat comme le lien historique entre le Poitou et l'Italie antique.

 

Poitiers et les Grecs

Radegonde permit à Poitiers d'avoir un contact avec le monde Grec à la suite d'une circonstance insigne : elle envoya en effet des messagers à l'empereur grec de Constantinople, l'Empereur Justin pour qu'il lui donne un fragment de la Vraie Croix. II accéda à sa demande et en 569 des grecs emmenèrent à Poitiers "le saint bois de la croix du Seigneur, orné d'or et de pierres précieuses".

A cette occasion, Fortunat composa le très bel hymne "Vexilla Regis" que la liturgie catholique utilise toujours comme hymne de la Croix.

Le monastère fondé par Radegonde à Poitiers vers 552-557 prit alors le nom de "Sainte-Croix". La "staurothèque" c'est-à-dire le reliquaire grec de la Vraie Croix envoyé par l'empereur Byzantin en 569, est toujours conservé à l'heure actuelle dans les bâtiments de l'abbaye, présentement située à Saint-Benoît : c'est le plus ancien émail daté du monde.

Il se présente sous la forme d'une petite plaque émaillée sur fond d'or, découpée en son centre pour laisser apparaître le bois de la Croix disposé en double traverse et entouré d'émaux verts. Le champ de la plaque émaillé en bleu est parsemé de rinceaux d'or avec des petits émaux de couleurs diverses.

La plaque se trouvait placée dans un tryptique. Celui-ci, en s'ouvrant, révélait sur les faces de ses deux volets six personnages en médaillon dont les noms étaient inscrits en lettres grecques.

Ce tryptique en or, orné de perles et de pierres précieuses, fut dessiné au XVIIIe siècle. Il disparut au moment de la Révolution, mais les religieuses purent sauver la très précieuse staurothèque qu'il refermait. Et, sur le plan de l'histoire de l'art, cet émail est d'autant plus intéressant à étudier que les émaux de la Grèce Byzantine de la même époque ont tous été perdus. Ainsi, le monastère Sainte-Croix de Poitiers – l’œuvre de Radegonde - reste le prestigieux témoin d'une civilisation Européenne qui, de nos jours, pour s'affirmer pleinement, retrouve de très lointaines racines.

Francis F. Rieupeyroux (Association Géographie et Histoire)

 

"Les étendards du Roi

s'avancent,

le mystère de la Croix

resplendit,

de ce gibet où fut suspendu

dans sa chair, le Créateur

de la chair"

Magazine

POITOU-CHARENTES

n°1 OCTOBRE 1988